PRADO W. Plinio, « Qu’est-ce qui nous arrive ? » (Ce qui, dans l’humain, l’excède). Après les humanismes (II)

Semestre 1
Lundi 18h-21h
Master 1 (EC Initiation à la recherche)
1ère séance : Lundi 10 octobre 2022
 
PRADO W. Plinio
« Qu’est-ce qui nous arrive ? » (Ce qui, dans l’humain, l’excède). Après les humanismes (II)
 
En mars 2020 nous relisions ensemble l’Antigone de Sophocle. Nous nous interrogions alors sur l’énigme de ce qui, dans l’humain, l’excède et par conséquent n’est pas humain. Son inhumanité constitutive
Nous avancions en nous aidant de la pensée existentiale de la Unheimlichkeit, de l’écriture littéraire et de la psychanalyse.
Notre question-directrice était essentiellement éthique, voire politique : « Comment s’orienter dans la pensée et dans la vie désormais, après la ruine de la foi en l’Homme postulée par les humanismes ? ». Ce qui appelle une pensée (et une manière de vivre) se posant après les humanismes, apte à accueillir et à élaborer le paradoxe d’un excès « à l’intérieur ».
Ce fut alors que notre séminaire a été subitement interrompu, d’abord par l’annonce de la pandémie de Covid-19.
(Dans la mesure où la pandémie est indissociable de la destruction industrielle des écosystèmes, soit d’un excès qui habite le Développement et son « vouloir » avoir tout, faut-il dire que nous avons été « rattrapés » alors par notre sujet ?)
La présente reprise du séminaire entend poursuivre le travail que nous menions alors, et ce au point précis où il a été brutalement arrêté, à notre insu. Mais en y intégrant plus fortement désormais les questions que nous impose notre présent, et qu’exprime aujourd’hui le sentiment flottant, mais répandu et grandissant, de « fin du monde », à l’occasion de ce qui nous arrive : de notre sort au milieu du désastre général actuel, sanitaire, climatique, social, économique, culturel, politique (l’extrême droitisation des « démocraties médiatiques ») et géopolitique (le spectre de la Troisième Guerre mondiale et du recours aux armes biologiques et nucléaires).
Ces différents désordres, qui retentissent sur les subjectivités et leur désorientation, sont interdépendants et font manifestement système. On appelle couramment celui-ci « le mode de vie occidental », avec son principe d’exploitation des énergies du travail et de la nature à plein rendement. Il s’ensuit que ce mode est et doit être mis en cause sans appel dorénavant : on sait qu’il y va de la survie du vivant, dont celle de l’espèce humaine. 
Or nous avions vu, et nous allons y revenir : l’excès dit, cet au-delà de soi que chacun, chacune, abrite pourtant en soi dans sa solitude, s’il peut faire souffrir, délirer ― et en tant qu’hubris ou pléonexia, pousser à la conduite prédatrice ―, il est aussi ce qui nous fait penser, créer, aimer et aussi résister, y compris éthiquement et politiquement, à l’excès du « système », c’est-à-dire au capitalisme contemporain.
L’excès est en ce sens ce qui par excellence n’a pas de mots ni d’images pour « se dire » ; ce que Lacan, lisant Antigone, appellera la Chose. Ce que seule une écriture peut en principe approcher, en porter témoignage et donner au partage de la sensibilité. Il est ce qui fait Pessoa dire : « La littérature, comme tout art, est l’aveu que la vie ne suffit pas. »
En un mot : Proust, Beckett, mais aussi Chalamov, bons guides en ces temps de désorientation générale.
C’est à ce prix que nous pourrons parier sur le retournement que pointait Lyotard : « Le développement nous pousse dans nos derniers retranchements, sur le bord de la nuit. Mais cette angoisse est un éveil, et la nuit un soleil, comme disait Nietzsche. C’est cela que j’ai cru comprendre à propos du sublime. » (« Agonie », 1994.)
(G. Friedmann : pour préparer la révolution du « mode de vie occidental », il faut s’en rendre digne, en commençant par travailler sur soi en vue de changer sa manière de vivre. Or l’art, l’écriture, la haute poésie constituent précisément « la plus austère école de la vie ».)
C’est ce que nous nous attacherons à élaborer ce semestre. En nous laissant conduire en cours de route par le déchiffrement de ce mot apparemment paradoxal et décisif d’Adorno : « L’art n’est fidèle aux humains que par son inhumanité à leur égard ».
 
Indications bibliographiques :
Textes de Th. W. Adorno, S. Beckett, V. Chalamov, S. Freud, M. Heidegger, I. Kant, J. Lacan, J.-F. Lyotard, Ph. Lacoue-Labarthe, M. Proust, P. Sloterdijk, Sophocle, H.-D. Thoreau.
(Les références bibliographiques seront précisées lors de la séance de présentation du séminaire.)