Séminaire. Rok Benčin (ZRC-SAZU) : Les objets monadiques. 1er semestre 2019-2020

Rok Benčin
« Les objets monadiques »

  • Mardi 5 novembre 2019, de midi à 15h00
    Salle J-020 (Bâtiment J, RDC)
  • Mardi 12 novembre 2019, de 9h30 à 12h00
    Salle G -2 (Bâtiment G, RDC)
  • Mardi 19 novembre 2019, de 9h30 à 12h30
    Salle G -2 (Bâtiment G, RDC)
  • Lundi 25 novembre 2019, de 15h00 à 18h00
    Salle A0-28 (Bâtiment A, RDC)

Tout d’abord, il s’agira d’examiner les fragments du système métaphysique leibnizien en tant qu’il a été utilisé et transformé par la philosophie de la deuxième moitié de XXe siècle : d’une part, les monades aliénées de leur monde (comme l’œuvre d’art chez Adorno) et, d’autre part, la multiplicité des mondes possibles en cours d’actualisation simultanée (comme chez Deleuze). On aboutira de la sorte à un cadre conceptuel qui permettra de proposer une recomposition disharmonique du système leibnizien autour de la notion d’objet monadique : un objet apparemment hors du monde, où s’inscrivent cependant d’autres mondes. Un objet monadique fonctionne donc comme un point de diversification des mondes, ce qui implique aussi un travail de description, de développement ou de construction de ces mondes. Le cours avancera en explorant les traits des objets monadiques dans divers contextes théoriques et littéraires

1ère leçon : De la monade sans fenêtres à la fenêtre monadique

Chez Benjamin, puis chez Adorno, la monade ne figure plus comme une substance simple, « sans fenêtres », quoique faisant partie de la multiplicité harmonique composant le monde, mais comme un objet détaché, aliéné de son monde. C’est sa séparation d’avec la totalité, cependant, qui lui permet d’exprimer une vérité dysharmonique sur cette totalité et de préfigurer sa reconfiguration.
D’un autre côté, c’est chez Leibniz que la transformation de la notion philosophique de monde trouve sa référence principale : comment concevoir une conception du monde non plus comme totalité (qu’elle soit perdue ou déconstruite) mais comme composition singulière de la multiplicité ontologique ou événementielle ? Chez des auteurs comme Deleuze ou Badiou, à la différence de Leibniz, la singularité du monde entraine la coexistence « non-compossible » de la multiplicité des mondes – ce qui, dans une certaine mesure, pourrait impliquer le caractère fictif du monde.
L’exploration des antinomies qui surgissent dans cette décomposition du système leibnizien en objets sans monde et en mondes sans objectivité propre, nous conduira à proposer une recomposition : la monade aliénée comme objet propre de la multiplicité des mondes, leur point de diversification et de recadrage. La monade sans fenêtres devient alors une fenêtre sur les mondes.

2ème leçon : L’objet perdu et les épaves de mondes

Dans un passage remarquable de son séminaire sur l’angoisse, Lacan traite de ce qui se passe quand on fait monter le monde sur la scène signifiante et historique. Chez Lacan, bien sûr, la scène du monde est fantasmatique : elle permet de saisir l’objet a dans le cadre du fantasme. Néanmoins, elle produit aussi des « épaves de mondes » qui tombent avec le temps de la scène historique, mais qui persistent et « s’accumulent sans le moindre souci des contradictions ». D’autre part, l’objet peut apparaître en dehors de son cadre mondial ou fantasmatique – ce que fait précisément la description lacanienne de l’affect. Outre l’angoisse elle-même, Lacan revisite la définition freudienne de la mélancolie comme identification hors cadre avec l’objet perdu. Le miroir comme cadre de l’identification fantasmatique fait place à l’ouverture de la fenêtre – ce qui implique un tout autre principe de cadrage.
Ces remarques nous permettront d’examiner la relation entre l’objet perdu et un certain recadrage du monde dans la mélancolie – pas seulement dans la perspective strictement psychanalytique, mais aussi dans des textes philosophiques, de Benjamin à Agamben.

3ème leçon : L’objet retrouvé : logiques des mondes proustiens

« Grâce à l’art, au lieu de voir un seul monde, le nôtre, nous le voyons se multiplier, et autant qu’il y a d’artistes originaux, autant nous avons de mondes à notre disposition, plus différents les uns des autres que ceux qui roulent dans l’infini. »
Cette vision de science-fiction, proposée par Proust à la fin de À la recherche du temps perdu, n’est-elle qu’une métaphore, ou bien peut-on l’envisager comme la conclusion d’une métaphysique de l’art développée tout au long du roman, une logique de construction des mondes ? Chez Proust, cette construction procède à partir des rencontres contingentes avec les objets d’un type particulier, qui nous présentent le négatif d’un monde encore à développer. Enfin, nous nous demanderons ce que l’esthétique métaphysique de Proust a à nous dire sur quelques problèmes philosophiques posés par Logiques des mondes de Badiou.

4ème leçon : L’objet quelconque : l’indifférence esthétique

Chez Hegel, l’Idéal artistique est déterminé en tant qu’accord achevé entre un contenu substantiel et son apparence sensible. Mais pour que l’apparence parvienne à une pureté qui lui permette de servir de milieu propre à la vérité, il faut d’abord qu’elle s’affranchisse de tout contenu singulier et devienne parfaitement indifférente au sujet traité. La contingence du sujet n’est donc pas seulement le signe de la dégradation de l’Idéal dans l’art romantique, c’est aussi sa condition initiale de possibilité. En exposant les paradoxes liés à cette indifférence de l’apparence esthétique par rapport à son sujet, nous retracerons les tentatives de la fonder sur une base plus substantielle jusqu’à l’esthétique d’Adorno, d’une part, pour qui le devoir d’exprimer la souffrance et l’indifférence de la forme d’expression constituent « une aporie insoluble de l’art », et jusqu’à la réaffirmation de l’indifférence esthétique chez Rancière, d’autre part.