RENAULT Matthieu. Traductions philosophiques/traductions politiques : le cas du knecht hégélien

2019-2020
Semestre 2
Mercredi 15h-18h
Licence, Master

RENAULT Matthieu
Traductions philosophiques/traductions politiques : le cas du knecht hégélien

« Traduire, c’est trahir », de ce vieil adage il n’y a peut-être pas meilleure illustration dans l’histoire de la philosophie moderne que le destin de la figure du knecht introduite par Hegel dans le quatrième chapitre de la Phénoménologie de l’esprit (1807) et (re)convertie en « esclave » dans la philosophie française de l’entre-deux guerres (Wahl, Kojève, Hyppolite). En apparence anodin, ce choix de traduction (linguistique) a eu des implications décisives, les logiques séculaires de métaphorisation de l’esclavage, par ailleurs souvent perverses, ayant autorisé la traduction (politique) du récit hégélien de la maîtrise et de la servitude dans le langage du marxisme, et plus tard du féminisme et de l’antiracisme. Le récent retour en grâce de Hegel dans le monde académique après sa « mise à mort » dans la philosophie (post)structuraliste des années 1960-1970, s’est inversement accompagné d’une volonté de rupture avec une « vulgate hégélienne » (Jarczyk et Labarrière) accusée de tous les maux, au terme « esclave » se substituant, pour (re)traduire knecht, ceux de « serviteur », de « valet », voire d’« asservi », prétendument moins chargés idéologiquement et plus fidèles à l’esprit comme à la lettre du texte de Hegel. Nous nous proposons dans ce cours de retracer l’itinéraire de ce conflit des traductions, en tant qu’il est indissociablement un conflit des interprétations qui, se poursuivant jusqu’aujourd’hui, en France comme ailleurs, constitue un cas privilégié pour interroger les effets théorico-politiques de la circulation internationale des textes et thèmes philosophiques et de leur incessante dé/re-contextualisation dans des conjonctures sociales et historiques hétérogènes.

Indications bibliographiques :

  • Susan Buck-Morss, Hegel et Haïti, Paris, Lignes/L. Scheer, 2006 (2000)
  • Andrew Cole, The Birth of Theory, Chicago et Londres, The University of Chicago Press, 2014.
  • Alexandre Koyré, « Notes sur la langue et la terminologie hégéliennes » (1931), in Études d’histoire de la pensée philosophique, Paris, Gallimard, 1981.
  • Gwendoline Jarczyk et Pierre-Jean Labarrière, De Kojève à Hegel. 150 ans de pensée hégélienne en France, Paris, Albin Michel, 1996.
  • Jean-Pierre Lefebvre, « Préface » à G.W.F Hegel, Phénoménologie de l’esprit, Paris, Flammarion, 1996.